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The Parents' Review

A Monthly Magazine of Home-Training and Culture

Edited by Charlotte Mason.

"Education is an atmosphere, a discipline, a life."
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Conceils de Condorcet a sa Fille (1794).*

*Robinet's Vie de Condorcet
Contributed by Mrs. Winkworth
Volume 14, 1903, pgs. 43-50


Mon enfant, si mes caresses, si mes soins ont pu, dans ta première enfance, te consoler quelquefois, si ton Coeur en a gardé le souvenir, puissant ces conseils, dictés par ma tendresse, être reçus de toi avec une douce confiance, et contribuer à ton bonheur!

I. Dans quelque situation que tu sois quand tu liras ces lignes, que je trace loin de toi, indifferent à ma destinée, mais occupé de la tienne et de celle de ta mere, songe que rien ne t'en garantit la durée.

Prends l'habitude du travail, non seulement pour te suffire à toi-même sans un service étranger, mais pour que ce travail puisse pourvoir à tes besoins, et que tu puisses être réduite à la pauvreté, sans l'être à la dépendance.

Quand même cette resource ne te deviendrait jamais nécessaire, elle te servira du moins à te faire envisager d'un ceil plus ferme les revers de fortune qui pourraient te menacer.

Tu sentiras que tu peux absolument te passer de richesses, tu les estimeras moins: tu seras plus à l'abri des malheurs auxquels on s'expose pour en acquérir ou par la crainte de les perdre.

Choisis us genre de travail où la main ne soit pas occupée seule, où l'esprit s'exerce sans trop de fatigue, un travail qui dédommage de ce qu'il coûte par le plaisir qu'il procure: sans cela, le dégout qu'il te causerait, si jamais il te devenait nécessaire, te le rendrait presque aussi insupportable que la dépendance. S'il ne t'en affranchissait que pour te livrer à l'ennui, peut-être n'aurais-tu pas le courage d'embrasser une resource qui, pour prix de l'indépendance, ne t'offrirait que le malheur.

II. Pour les personnes dont le travail nécessaire ne remplit pas tous les moments, et dont l'esprit a quelque activité, le besoin d'être reveilles par des sensations ou des idées nouvelles devient un des plus impérieux. Si tu ne peux exister seule, si tu as besoin des autres pour échapper à l'ennui, tu te trouberas nécessairement soumise à leurs gouts, à leurs volontés, au hazard, qui peut éloigner de toi ces moyens de remplir le vide de ton temps, puisqu'ils ne dependent pas de toi-même.

Ils s'épuisent aisément, semblables aux joujoux de ton enfance, qui perdaient, au bout de quelques jours, le pouvoir de t'amuser.

Bientôt, à force d'en changer, et par l'habitude seule de les voir se succéder, on n'en trouve plus qui aient le charme de la nouveauté, et cette nouveauté même cesse d'être un plaisir.

Rien n'est donc plus nécessaire à ton bonheur que de t'assurer des moyens dependants de toi seule pour remplir le vide du temps, écarter l'ennui, calmer les inquietudes, te distraire d'un sentiment pénible.

Ces moyens, l'exercice des arts, le travail de l'esprit, peuvent seuls te les donner. Songe de bonne heure à en acquérir l'habitude.

Si tu n'as pas porté les arts à un certain degree de perfection, si ton esprit ne s'est point formé, étendu fortifié par des études méthodiques, tu compterais en vain sur ces resources: la fatigue, le dégout de ta proper médiodrité, l'emporteraient bientôt sur le plaisir.

Emploie donc une partie de la jeunesse à t'assurer pour ta vie entière ce trésor précieux. La tendresse de ta mere, sa raison supérieure, sauront t'en rendre l'acquisition plus facile. Aie le courage de surmonter les difficultés, les dégouts momentanés, les petites répugnances qu'elle ne pourra t'éviter-

Le bonheur est un bien que nous vend la nature, Il n'est point ici-bas de moissons sans culture.

Ne crois pas que le talent, que la facilité, ces dons de la nature, qui tiennent peut-être plus à notre organization première qu'à notre éducation ou aux efforts de notre volonté, soient nécessaires pour arriver à ce moyen de bonheur.

Si ces dons te sont refusés, cherche dans des occupations moins brilliantes, un but d'utilité qui les relève à tes yeux, don't le charme t'en dérobe l'insipidité.

Si ta main ne peut reproduire sur la toile, ni la beauté, ni les passions, tu pourras du moins rendre des insects ou des fleurs avec l'exactitude rigoureuse d'un naturaliste.

Vers quelque objet que ton gout t'ait portée, s'il t'a trompé sur ton talent, tu trouveras une semblable ressource.

Mais que la nature t'ait maltraitée ou qu'elle t'ait favorisée, n'oublie point que tu dois avoir pour but ce plaisir de l'occupation qui se renouvelle tous les jours, dont l'indépendance est le fruit, qui preserve de l'ennui, qui prévient ce dégout vague de l'existence, cette humeur sans objet, ces malheurs d'une vie d'ailleurs paisible et fortunée. Je ne to dirai point d'éviter que l'amour-propre vienne y méler ses plaisirs et ses chagrins; mais qu'il n'y domine point, que ses jouissances ne soient pas à tes yeux le prix de tes efforts, que ses peines ne te dégoutent point de les répéter, que les unes et les autres soient à tes yeux un tribut inévitable que la sagesse méme doit payer à la faiblesse humaine.

III. L'habitude des acitons de bonté, celles des affections tenders, est la source de bonheur la plus pure, la plus inépuisable.

Elle produit un sentiment de paix, une sorte de volupté douce qui répand du charme sur toutes les occupations, et méme sur la simple existence.

Prends de bonne heure l'habitude de la bienfaisance, mais d'[une bienfaisance éclairée par la raison, dirigée par la justice.

Ne donne point pour te délivrer due spectacle de la misère ou de la douleur, mais pour te consoler par le plaisir de les avoir soulagées. Ne te borne pas à donner de l'argent, sache aussi donner tes soins, ton temps, tes lumières, et ces affections consolatrices souvent plus précieuses que des secours.

Alors ta bienfaisance ne sera plus borne par ta fortune: elle en deviendra indépendante, elle sera pour toi une occupation comme une jouissance.

Apprends surtout à l'exercer avec cette délicatesse, avec ce respect pour le malheur, qui double le bienfait et ennoblit le bienfaiteur à ses propres yeux. N'oublie jamais que celui qui reçoit est par la nature l'égal de celui qui donne; que tout secours qui entraine de la dépendance n'est plus un don, mais un marché, et que, s'il humilie, il devient une offense.

Jouis des sentiments des personnes que tu aimeras: mais surtout jouis des tiens. Occupe-toi de leur bonheur, et le tien en sera la recompense. Cette espèce d'oubli de soi-mème, dans toutes les affections tendres, en augmente la personnalité, on est trop souvent mécontent des autres. L'áme se dessèche, se flétrit, s'aigrit mème. On perd le plaisir d'aimer; celui d'être aimé est corrompu par l'inquiètude, par les douleurs secretes, que trop de facilité à se blesser reproduit sans cesse.

Ne te borne point à ces sentiments profonds qui pourront t'attacher à un petit nombre d'individus; laisse germer dans ton Coeur de douces affections pour les personnes que les événements, les habitudes de la vie, tes gouts, tes occupations rapprocheront de toi.

Que celles qui t'auront engage leurs services, ou que tu emploieras, aient part à ces sentiments de preference qui tiennent le milieu entre l'amitié et cette simple bienveillance par laquelle la nature nous a lies à tous les êtres de notre espèce.

Ces sentiments délassent et calment l'áme, que des affections trop vives fatiguent et troublent quelquefois. En defendant d'affections trop exclusives, ils préservent des fautes et des maux où leur excès pourrait exposer. Le sort peut nous ravir nos amis, nos parents, ce que nous avons de plus cher; nous pouvons être dondamnés à leur survivre, à gémir de leur indifference ou de leur injustice; nous ne pouvons les remplacer par d'autres objets; notre àme mème s'y refuse: alors ces sentiments en quelque sorte secondaires, n'en remplissent pas le vide, mais empèchent d'en sentir toute l'horreur, ils ne dédommagent pas, ils ne consolent mème pas; mais ils émoussent la pointe de la douleur, ils adoucissent les regrets, ils aident le temps à les changer en cette tristesse habituelle et paisible qui devient Presque un plaisir pour les ámes devenues inaccessibles à ceux de sentiments plus heureux.

Cette douce sensibilité, qui peut être une source de bonheur, a pour origine première ce sentiment naturel qui nous fait partager la douleur de tout être sensible. Conserve donc ce sentiment dans toute sa pureté, dans toute sa force; qu'il ne se borne point aux souffrances des homes: que ton humanité s'étende méme sur les animaux. Ne rends point malheureux ceux qui t'appartiendront; ne dédaigne point de t'occuper de leur bien-être; ne sois pas insensible à leur naïve et sincere reconnaissance; ne cause à aucun des douleurs inutiles: c'est une veritable injustice, c'est un outrage à la nature, dont elle nous punit par la dureté de Coeur que l'habitude de cette cruauté ne peut manquer de produire. Le défaut de prévoyance dans les animaux est la seule excuse de cette loi barbare qui les condamne à se servir mutuellement de nourriture. Interprètes fidèles de la nature, n'ailons pas au delà de ce que cette excuse peut nous permettre.

Je ne te donnerai point l'inutile précepte d'éviter les passions, de te défier d'une sensibilité trop vive; mais je te dirai d'être sincere avec toi-méme, de ne point t'exagérer ta sensibilité, soit par vanité, soit pour flatter ton imagination, soit pour allumer celle d'un autre.

Crains le faux enthousiasme des passions; celui-là ne dédommage jamais ni de leurs dangers, ni de leurs malheurs. On peut n'être pas maitre de ne pas écouter son Coeur, mais on l'est toujours de ne pas l'exciter; et c'est le seul conseil utile et praticable que la raison puisse donner à la sensibilité.

IV. Mon enfant, un des plus súrs moyens de bonheur est d'avoir su conserver l'estime de soi-méme, de pouvoir regarder sa vie entière sans honte et sans remords, sans y avoir une action vile, ni un tort ou un mal fait à autrui, et qu'on n'ait pas réparé.

Rappelle-toi les impressions pénibles que des torts legers, que de petites fautes t'ont fait éprouver, et juge par là des sentiments douloureux qui suivent des torts plus graves, des fautes vraiment honteuses.

Conserve soigneusement cette estime précieuse sans laquelle tu ne saurais entendre raconter les mauvaises actions sans rougir, les actions vertueuses sans te sentir humiliée.

Alors un sentiment doux et pur s'étend sur toute l'existence; il répand un charme consolteur sur ces moments où l'àme, qu'aucune impression vive ne remplit, qu'aucune idée n'occupe, s'abandonne à une molle reverie, et laisse les souvenirs du passé errer paisiblement devant elle.

Qu'alors, au milieu de tes peines, tu les sentes s'adoucir par la mémoire d'une action généreuse, par l'image des malheureux don't tu auras essuyé les larmes.

Mais ne laisse point souiller ce sentiment par l'orgueil. Jouis de ta vie sans la comparer à celle d'autrui; sens que tu es bonne, sans examiner si les autres le sont autant que toi.

Tu achèterais trop cher ces tristes plaisirs de la vanité; ils flétriraient ces plaisirs plus purs dont la nature a fait la écompense des bonnes actions.

Si tu n'as point de reproches à te faire, tu pourras être sincere avec les autres comme avec toi-méme. N'ayant rien à cacher, tu ne craindras point d'être forcée, tantót d'employer la ressource humiliante du mensonge, tantót d'affecter dans d'hypocrites discours des sentiments et des principes qui condamnet ta proper conduite.

Tue ne connaitras point cette impression habituelle d'une crainte honteuse, supplice des coeurs corrompus. Tu jouiras de cette noble sécurité, de ce sentiment de sa proper dignité, partage des ámes qui peuvent avouer tous leurs mouvements comme toutes leurs actions.

Mais si tu n'as pu éviter les reproches de ta conscience, ne t'abandonne pas au découragement: songe aux moyens de réparer ou d'expier tes fautes: fais que le souvenir ne puisse s'en presenter à toi qu'avec celui des actions qui les compensent, et qui en ont obtenu le pardon au jugement sévère de ta conscience.

Ne prends point l'habitude de la dissimulation; aie plutòt le courage d'avouer tes torts. Le sentiments de ce courage te soutiendra au milieu de tes regrets ou de tes remords. Tu n'y ajouteras point le sentiment si pénible de ta proper faiblesse et l'humiliation qui poursuit le mensonge.

Les mauvaises actions sont moins fatales par elles-mémes au bonheur et à la vertu que par les vices dont elles font contracter l'habitude aux ámes faibles et corrompues. Les remords, dans une áme forte, franche et sensible, inspirent les bonnes actions, les habitudes vertueuses qui doivent en adoucir l'amertume. Alors ils ne se réveillent qu'entourés des consolations qui en émoussent la pointe, et l'on jouit de son repentir comme de ses vertus.

Sans doute les plaisirs d'une áme régénérée sont moins purs, sont moins doux que ceux de l'innocence; mais c'est alors le seul bonheur que nous puissions encore trouver dans notre conscience, et Presque le seul auquel la faiblesse de notre nature et surtout les vices de nos institutions nous permettent d'atteindre.

Hélas! tous les humains ont besoin de clémence.

V. Si tu veux que la société répande sur ton áme plus de plaisirs ou de consolations que de chagrins ou d'amertumes, sois indulgente, et preserve-toi de la personnalité comme d'un poison qui en corrompt toutes les douceurs.

L'indulgence n'est pas cette facilité qui, née de l'indifférence ou de l'étourderie, ne pardonne tout que parce qu'elle n'aperçoit ou ne sent rien. J'entends cette indulgence fondée sur la justice, sur la raison, sur la connaisance de sa proper faiblesse, sur cette disposition heureuse qui porte à plaindre les homes plutôt qu'à les condamner.

Par là tu sauras faire servir à ton bonheur cette foule d'être bons, mais faibles, sans défauts rebutants, mais sans qualities brillantes, qui peuvent distraire s'ils ne peuvent occuper, qu'on recontre avec plaisir et qu'on quitte sans peine, que l'on ne compte point dans l'ensemble de sa vie, mais qui peuvent en remplir quelques vides, en abréger quelques moments.

Par là tu verras encore ces êtres supérieurs par leurs talents ou par leur áme, se rapprocher de toi avec plus de confiance.

Plus ils sont en droit de croire qu'ils peuvent se passer d'indulgence, plus ils en éprouvent le besoin. Accoutumés à se juger avec séverité, la douceur d'autrui les attire; et ils pardonnent d'autant moins le défaut d'indulgence, qu'indulgents eux-mêmes, ils sont portés à voir dans le caractère oppose plus d'orgueil que de délicatesse, plus de prétention que de supériorité réelle, plus de dureté que de veritable vertu.

Tes devoirs, tes intérets les plus importants, tes sentiments les plus chers, ne te permettront pas toujours de n'avoir pour société habituelle que ceux avec qui tu aurais choisi de vivre. Alors ce qui ne t'aurait rien coûté, si, plus raisonnable et plus juste, tu avais pris l'heureuse habitude de l'indulgence, exigera de toi des sacrifices journaliers et pénibles; ce qui avec cette habitude n'eût été qu'une légère contrainte, deviendrait sans elle un veritable malheur.

Enfin, elle est également utile et quand les autres ont besoin de nous, et quand nous mêmes avons besoin d'eux: elle rend plus facile et plus doux le bien que nous pouvons leur faire; elle rend moins difficile à obtenir et moins pénible à recevoir celui que nous pouvons en attendre. Mais veux-tu prendre l'habitude de l'indulgence? Avant de juger un autre avec sévérité, avant de t'irriter contre ses défauts, de te révolter contre ce qu'il vient de dire ou de faire, consulte la justice: ne crains point de faire un retour sur tes propres fautes; interroge ta raison; écoute surtout la bonté naturelle que tu trouveras, sans doute au fond de ton Coeur; car, si tu ne l'y trouves pas, tous les conseils seraient inutiles; mon experience et ma tendresse ne pourraient rien pour ton bonheur.

La personnalité dont je voudrais te preserver n'est pas cette disposition constante à nous occuper sans distraction, sans reláche, de nos intérêts personnels, à leur sacrifier les intérêts, les droits, le bonheur des autres; cet égoïsme est incompatible avec toute espèsce de vertu et même de sentiment honnête; je serais trop malheureux, si je pouvais croire avoir besoin de t'en preserver.

Je parle de cette personnalité qui, dans les details de la vie, nous fait tout rapporter aux intérêts de notre santé, de notre commondité, de nos gouts, de notre bien-être; qui nous tient en quelque sorte toujours en presence de nous-mêmes; qui se nourrit de petits sacrifices qu'elle impose aux autres sans en sentir l'injustice et Presque sans le savoir; qui trouve naturel et juste tout ce qui lui convient, injuste et bizarre tout ce qui la blesse, qui crie au caprice et à la tyrannie, si un autre, en la ménageant, s'occupe un peu de lui-même.

Ce défaut éloigne la bienveillance, afflige et refroidit l'amitié. On est mécontent des autres, dont jamais l'abnégation d'eux-mêmes ne peut être assez complete. On est mécontent de soi, parce qu'une humeur vague et sans objet devient un sentiment constant et pénible dont on n'a plus la force de se délivrer.

Si tu veux éviter ce malheur, fais que le sentiment de l'égalité et celui de la justice deviennent une habitude de ton àme. N'attends, n'exige jamais de autres qu'un peu au-dessous de ce que tu ferias pour eux. Si tu leur fais des sacrifices, apprécie-les d'après ce qu'ils te coûtent réellement, et non d'après l'idée que ce sont des sacrifices; churches-en le dédommagement dans ta raison, qui t'en assure la réciprocité, dans ton coeur, qui te dira que même tu n'en auras pas besoin.

Tu trouveras alors que, dans ces details de la société, il est plus doux, plus commode, si j'ose le dire, de vivre pour autrui, et que c'est alors seulement que l'on vit véritablement pour soi-même.